Trahir par fidélité, tech edition

Après Alexandre Grothendieck et Aurélien Barrau, moi aussi, petit informaticien insignifiant, pur produit tech, me demande si je dois trahir par fidélité...

Les deux dernières interventions d'Aurélien Barrau m'ont fortement troublées. C'est comme dessiner la mort avec une peinture licorne... L'esthétique qu'il emploie ne fait que renforcer sa description de la sauvagerie du monde, surtout occidental.

Voici son intervention lors des Académies du Climat :

Et l'autre intervention était une discussion avec Vinz Kanté pour la chaîne Limit :
https://www.youtube.com/watch?v=El156cValNE

Je n'ai pas encore lu son dernier livre « Trahir par fidélité », mais il est tout en haut de mon tsundoku, ma toRead liste.
Ces deux interventions ci-dessus y sont intimement liées puisqu'il y parle de Alexandre Grothendieck, le plus grand mathématicien du siècle passé. J'avais déjà eu l'opportunité de m'émerveiller à son sujet à l'écoute de l'excellent podcast sur Radio France qui raconte son histoire, mais c'est seulement en écoutant Aurélien Barrau en parler que la pièce est tombée.

Aurélien nous parle moins du mathématicien que de la conscience et de sa décision de rompre avec le monde scientifique quand il s'est rendu compte que très peu de ces pairs se sentaient concernés par le fait que ces sciences étaient mises au service de la destruction de l'humanité. Aurélien, physicien, se pose la même question. Et maintenant moi, informaticien, aussi...

Né dans les année 1980, j'ai vu éclore l'informatique « moderne » et puis Internet et tout ce qui a suivi.
Je me souviens de l'excitation, quand j'étais gosse, que cette nouvelle fenêtre sur le monde représentait, de l'espoir qui l'accompagnait, celui de connecter le monde, celui d'une immense place de village où tout le monde serait le bienvenue et où il serait permis d'échanger librement. Ce lieu devait être celui du partage et de la fraternité... de la découverte de l'autre et l'émerveillement qui va avec. Ce brassage devait, in fine, favoriser la paix.

C'était un joli rêve... Force est de constater que l'Internet, et le monde de la tech en général, n'ont pas tenu leur promesse. D'abord il y eut Google et puis les réseaux sociaux et puis l'iPhone... le BitCoin... et enfin, l'IA. Et quelque part au milieu de tout ça, la lie de l'humanité, assoiffé de pouvoir, empli d'elle-même, a pris les rênes.

Petit à petit la place publique est devenue une place de marché où quelques entreprises de la tech, principalement américaines, the infamous GAFAM, tenaient les cordons de la bourse sans la moindre envie de partager l'espace numérique.
Toutes les stratégies étaient bonnes à prendre pour traire au possible les utilisateurs et pour les dépouiller de leurs données... D'abord leurs préférences, ensuite leurs comportements, les émotions... jusqu'à venir s'implanter directement dans le cerveaux avec des startups muskiennes comme Neuralink.

D'abord pour mieux vendre avec du placement intelligent de pubs... Ensuite pour mieux contrôler avec des Nudges inspirés par les travaux de Daniel Kahneman et des autres disciples du neveu de Freud, Edward Bernays, enfin pour devenir de véritables outils de manipulation de masse.

Il y eut politisation de la tech.. Des scandales comme ceux dénoncés par Edward Snowden, il y eut Cambridge Analytica et les autres exploitations de Steve Bannon.

Et puis des « guerres hybrides » – quel nom débile – avec des armées de trolls russes... pour finir par une réelle militarisation avec des entreprises comme celles de Peter Thiel, Palantir.

Oh joie !

En tant que développeur, les choses ont beaucoup changé aussi...

Un langage de programmation est similaire à n'importe quel langage humain... Il y a un vocabulaire, une syntaxe, une grammaire, des styles... En tant que développeur, il y avait quelque chose de poétique, à notre façon, à faire du beau code... Tout comme un algoritme mathématique et sa démonstration, un bout de code, même en Javascript (joke) pouvait être expressif et même élégant et esthétique...

Tout comme Aurélien en parle pour la science, ce qui importait était le moment passé à créer l'algo... C'était ça qui faisait vibrer... le voyage... pas le résultat... Avec l’avènement de l'IA, ça a bien changé. Tout ce qui compte à présent, c'est ce résultat, et vite svp !
Le message maintenant est de piloter les machines qui codent pour nous... du moins, le temps qu'elles ont encore besoin de nous pour ça.

De hackers autodidactes presque anarchistes, nous sommes devenus les acteurs principaux du monde néo-libéral.
Quelle ironie.
« Acteur » est clairement exagéré ceci dit... mais étant donné que nous connaissons un peu mieux les rouages du système, sans doute sommes nous un tout petit peu moins son esclave que la majorité des citoyens.

En même temps, j'entends ce que quelqu'un comme Quentin Adam, président de l'Open Internet Project et CEO de Clever Cloud explique... J'ai même posté sur le sujet : ici sur LinkedIn...
Son message est simple :

La tech, avec l'IA, c'est la nouvelle révolution industrielle. Si l'Europe veut avoir une chance de dessiner un autre monde, elle doit occuper une place importante sur ce marché afin de ne pas se faire bouffer par les TechBros américains et la fureur de Trump.

Et il a sans doute raison.

Cependant, industrialisation ou pas, moi je préfère mon pain au levain à l'ancienne maison, ou aller chez mon boulanger artisanal, l'Épicure à Gouvy (en Belgique) où on prend soin de travailler avec des produits nobles, locaux et honnêtes... Et je sais de source sûr que Quentin n’achèterait jamais sa brioche dans un Leclerc (il faut écouter MACI pour comprendre cette blague, très bonne ressource tech où les considérations éthiques sont souvent abordés)...

Je n'admirerai jamais une œuvre – écrite, peinte etc. –, un film, un morceau de musique générés par une IA... Dans ces domaines là, ce n'est pas le résultat qui compte... Quelque part, c'est le cheminement du génie humain qui y est mis à l'honneur... Sans esprit humain, aucun intérêt...
Et d'une certaine façon, même si je ne considère pas le code source d'une application comme quelque chose d'artistique, ce qui m'intéresse, c'est également d'y retrouver la main et la pensée de l'Homme...

Plus sérieusement, c'est là la question d'Aurélien Barrau : Même si l'Europe venait à reprendre une place importante sur le plan mondial et à imposer une autre organisation du monde... Est-ce qu'on a envie d'un monde gouverné et contrôlé par la tech ? Et est-ce que moi, en tant que développeur, j'ai envie que les lignes de code que je m'évertue encore à produire sans IA – parce que coder, j'aime ça, et j'ai juste pas envie de laisser une machine le faire à ma place – que ce soit pour l'un ou l'autre projet OpenSource ou pour mon employeur, servent à alimenter cette machine ?

D'un gentil gadget pour geek, mostly harmless, la tech est devenue une machine infernale au service d'une certaine élite hyper-puissante qui s'en sert pour exploiter l'humanité, coloniser, semer la discorde, exacerber les clivages et mener des guerres...
Je n'en suis évidemment pas responsable... mais que je le veuille ou non, j'en suis malgré moi complice.

Pour faire tourner tout ça, mais aussi pour faire générer à une IA les versions dénudées de personnes décédées dans une boîte à Crans-Montana – thanks Elon, tu as bien fait avancer l'humanité – on dilapide des ressources, on saccage des paysages, on pollue, on creuse, on construit des centrales nucléaires, on dévaste la biodiversité, on fout en l'air le climat... bref, pour générer des image à la con et enrichir quelques personnes, on sème la mort !
Et pour avaler la pilule ? Du pain et des jeux... Enfin, on est en 2026 : du McDo et Netflix...

Aussi, comme le rappelait très justement Julien Devaureix dans son dernier épisode Sismique en trois parties, « Les cycles du pouvoir », l'accélération engendrée par cette techno a plusieurs conséquences bien réelles.
D'une part, elle a engendré une forme d'impatience chez les citoyens qui ne comprennent plus que, dans une démocratie, les choses prennent du temps... C'est inhérent à son fonctionnement. Ce manque d'efficience, sa redondance, son hétérogénéité sont toutes des caractéristiques de robustesse qui sont là précisément pour veiller à ce que le système reste démocratique, pour veiller à ce que les forts n'abusent pas des faibles, pour s'assurer qu'une majorité ne puisse pas écraser une minorité.
D'autre part, la vitesse à laquelle transitent aujourd'hui les informations, et les noms d'oiseaux par tweets interposés, font qu'il devient bêtement impossible pour un esprit humain de l'assimiler...

Trop, trop vite... Il n'y a plus le temps pour des lenteurs qui permettent la réflexion... Et fait est qu'on voudra toujours aller plus vite... Et c'est principalement la tech qui rend ça possible.

Bref... Moi, je ne sais vraiment pas si j'ai encore envie de participer à ça... Et si je ne ferais pas mieux de ranger mon clavier et de me lancer dans n'importe quelle activité qui a le BEAU, l'AMOUR et/ou le VIVANT comme seuls et uniques points de mire...

À la fin de son discours à l'Académie du Climat, Aurélien pose la question tiré du poème de Mahmoud Darwish :

« Et pour vous, sur cette terre, qu'est-ce qui mérite de vivre ? »

J'ai peut-être pas encore décidé ce qui devait vivre...
Ni même si je veux (ou peux) tout balancer...
Par contre, il est certain que je ne laisserai pas la tech décider à ma place.